Démarche

Fasciné par les anciennes civilisations et la question des origines, je suis venu à la peinture sur le tard. La peinture est chaque jour un nouveau défi, une remise en question permanente et un élan vital. Elle interroge à la fois l’histoire de l’art, par la continuité d’une pratique picturale ancestrale, et le monde.

Mon style figuratif s’inspire du passé par la mythologie et de notre présent fait d’incertitudes. Par un jeu d’association d’idées ou d’images, les temporalités s’effacent pour évoluer dans un espace hors temps où viennent se greffer des figures hybrides aussi étranges qu’absurdes nous renvoyant aux mutations du vivant, une réalité qui nous échappe.

Ainsi emprunts de mythologie et des miracles de la vie, la question des origines face à l’immensité de notre ignorance prend un coté burlesque, où le tragique n’est jamais loin.

J’aime prolonger le travail du peintre par celui de la vidéo et de déclinaisons d’œuvres à objets, sculptures faites d’assemblages divers pour des pensées-objets. Le travail de montage rejoint celui du peintre, une manière de penser en images. Une esthétique du fragment consistant à rassembler/assembler et associer des images, chercher, établir des correspondances, les confronter entre elles.

Un cheminement, qui tour à tour, exprime une face aussi sombre que joyeuse et décalée sur notre monde.

Textes

C’est une peinture figurative aux contrastes prononcés dans laquelle l’instinct du peintre rejoint celui du voyageur, dès lors qu’il faut partir/peindre le cœur léger. Au gré d’un cheminement pictural fait de multiples détours, en écho à l’actualité d’un monde en proie au doute et à la finitude. Car en ces temps incertains, où les désordres engendrés par l’Homme sur le monde lui révèlent chaque jour un peu plus ses faiblesses, l’optimisme ne peut que vaciller dans un cri silencieux d’une peinture existentielle qui mêle humour et désespoir.

Ce qui domine ici, c’est le caractère étrange d’éléments sans bras ou de figures mi humaines mi animales. Il en ressort un caractère inquiétant, voire déroutant, que surplombe souvent un nuage solitaire, figure récurrente avec celle du vestige. Chose familière dans l’Histoire de l’art que la figure du nuage et de la ruine comme symbolique de l’éphémère. Mais le nuage, c’est aussi ce qui va arriver, qui cache quelque chose; il devient le point focal d’une peinture qui met l’Homme sur le devant de la scène.

Engoncé dans sa combinaison polaire, une allure de bonhomie qui prête à sourire, arrivé nulle part, il est là, arrêté, dans un environnement plutôt dépourvu d’éléments. Une désolation qui ajoute un sentiment de solitude, son horizon ne laissant apparaître qu’un grand vide.

Peindre est un exercice d’équilibriste, où le travail des formes et des figures fait naître l’imprévisible. Prenant un tour ubuesque, lorsque celles ci mutent vers une hybridation. Une nouvelle incarnation qui semble croisée d’une biche et d’éléments humains, et dont la bizarrerie est encore accentuée par cette jambe revêtue d’un pantalon et d’une botte. Une figure née intuitivement et pouvant rappeler après coup, par son aspect loufoque, et son absence de tête, le vieil adage de l’autruche qui ne veut pas voir ce qui se passe. Il est bien connu qu’ « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois », et il est désormais bien établi que notre modèle de civilisation fondé sur le pétrole est voué à disparaitre dans un horizon pas si lointain. Une réalité du vivant que nous renvoie aujourd’hui la prise de conscience de l’extinction en cours d’une partie du monde animal et végétal. Une vérité qui nous renvoie avant nous, aux grandes civilisations disparues. Cette figure mutante, ce variant, comme on dit aujourd’hui, pour éviter de faire peur aux gens, incarne par l’absurde la mutation du vivant. Elle fait référence aux théories de l’évolution selon laquelle « Tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité ». Soit un regard sur le caractère indéchiffrable de la vie où la question des origines devient manifeste, comme celle de son devenir.

Dans ce trait d’humour teinté de noir, « Pas de bras pas de chocolat » est révélateur d’une tension, d’une impuissance à agir, et la référence médiévale autant que les deux jambes agrémentées d’un petit pagne nous renvoie à d’autres temps. Parallèles d’une histoire à une autre, dans un espace hors temps, qui nous montre un chemin avec sa part d’inconnu sur la condition humaine, entre crainte et espoir.

«L'Homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. ». Cette très belle phrase du biologiste Jacques Monod (1910-1976) est la conclusion de son livre « Le hasard et la nécessité » paru en 1970. Ses mots résonnent particulièrement en ce début de XXI ème siècle, devant l’hésitation (pour ne pas dire l’inaction) à agir, de nos sociétés sur les crises à venir et des choix cornéliens qu’elles vont devoir prendre.

Lionel Tritschler - juin 2021

 

Le nombril du monde

Dans la Grèce antique, le nombril du monde, l’Omphalos, se situait dans le sanctuaire de Delphes. Ce lieu était alors le centre et le symbole de l’unité du monde grec du VIII ème siècle avant J-C au IV ème siècle après J-C. Les Grecs s’y rendaient pour consulter l’oracle. L’oracle était la réponse du dieu Apollon à une question, généralement sur l’avenir.

L’humain a aujourd’hui conquis la planète. Non sans dommages, il réalise aujourd’hui l’importance des autres espèces animales et végétales, parties intégrantes de son écosystème qui peuplent la terre avec lui. Il n’est donc pas seul, intronisé par Dieu en son royaume. Au paradis terrestre, toute espèce au regard de l’humain est une ressource à exploiter pour produire du consommable. La croissance quoi qu’il en coûte, après nous le déluge.

Bactéries, microbes, et virus viennent perturber les cycles de croissance. Avec la pandémie du coronavirus l’horizon du monde s’est rétréci, le virus occupe tous les esprits. Nous savons désormais que notre croissance favorise le recul de la biodiversité. Lorsque c’est le cas d’une autre espèce qui prolifère au détriment des autres, nous les appelons des nuisibles.

La chimie du vivant est complexe et pleine de mystères. Les bactéries étaient là bien avant nous, sans elles pas de vie sur terre. Quant à l’antique énigme : de l’œuf ou de la poule, qui est venu en premier ? Oui, c’est une question absurde qui date de la préhistoire mais qui divise toujours. Car la quête des origines est inhérente à l’Humain, il ne peut pas vivre sans savoir d où il vient, ni connaitre où il va.

Lionel Tritschler à propos de la série Le nombril du monde, septembre 2021